Interview – « Qu’on m’aime ou pas, je ne laisse pas indifférent » : ancien arbitre de Top 14, Laurent Cardona se lance sur YouTube

Laurent Cardona a arbitré un peu plus de 200 matches pros. Photo founie par Laurent Cardona

Ancien arbitre de Top 14, Laurent Cardona a récemment ouvert sa chaîne YouTube pour expliquer les règles du rugby sans filtre. Formats live, vidéos et podcasts à venir. Il veut devenir une voix libre de l’arbitrage et pourquoi pas taper dans l’œil des médias qui traitent l’actu du ballon ovale à quelques mois de la Coupe du monde en Australie.

Ancien arbitre de très haut niveau, Laurent Cardona a troqué le sifflet pour YouTube. Avec des formats pédagogiques, des lives pendant les matchs et bientôt des podcasts, il veut rendre l’arbitrage plus compréhensible et libérer la parole. Il nous détaille son projet, son modèle économique et ses ambitions médiatiques.

Laurent, après avoir été arbitre de très haut niveau, vous êtes désormais YouTubeur. Comment ça s’est fait ?

J’ai toujours aimé créer des vidéos. D’ailleurs, sur ma chaîne, il y en a déjà depuis 2020, à l’époque du Covid. J’avais fait une petite parodie du Top 14 sous forme de faux appel vidéo. Mais quand tu es arbitre, tu es lié à une institution. Tu ne peux pas t’exprimer comme tu veux, parce que tu engages cette institution. Du coup, je ne pouvais pas vraiment développer cette partie de ma personnalité, même si ça m’a toujours beaucoup plu.

Et puis je me suis dit qu’il n’y avait personne sur ce créneau-là. Hormis Nigel Owens (ancien arbitre international, NDLR), mais il est rémunéré par World Rugby, donc il dit ce que World Rugby veut bien qu’il dise. Certains ont essayé de parler des règles sur YouTube, mais le problème, c’est la crédibilité. Un arbitre qui a passé une quinzaine d’années dans le monde professionnel, ça n’a rien à voir avec quelqu’un de lambda. Surtout, j’ai réalisé qu’énormément de gens aiment le rugby au stade ou devant leur télé, mais ne comprennent pas vraiment les règles. Il y avait un vrai trou de connaissance. Je me suis dit que mon créneau, c’était ça.

Dans le rugby, je suis connu, qu’on m’aime ou pas. En tout cas, Laurent Cardona ne laisse pas indifférent. Je trouvais intéressant d’utiliser mon profil et mon expérience pour expliquer : sur telle situation, il aurait fallu siffler comme ci, comme ça, et faire des vidéos pour revenir concrètement sur les règles.

Vous vous apprêtez à lancer un format original pour l’ouverture du Tournoi des Six Nations. En quoi ça consiste ?

Ce jeudi, j’organise chez moi ce que j’appelle un « live canapé ». Les abonnés regardent le match chez eux, et moi je suis sur mon canapé, avec une caméra et un micro. Je serai avec un ou deux invités, et on regardera le match ensemble.

L’idée, c’est de donner en direct des explications sur l’arbitrage : pourquoi telle décision, comment ça aurait dû être sifflé, ce que dit vraiment la règle. Pas des commentaires lisses comme à la télé, où on ne peut pas tout dire. Là, je peux expliquer précisément ce qui se passe. Ca n’existe pas aujourd’hui, je pense que ça peut être sympa.

« Le but n’est pas de critiquer l’arbitre, mais d’expliquer ! »

Quels sont vos formats sur YouTube ? Plutôt des vidéos courtes ou des formats plus longs ?

Il y a les deux. Une vidéo longue par semaine, tous les samedis à 10 heures. On s’est fixé ce rendez-vous pour donner du contenu régulier aux abonnés. Et puis, dans la semaine, on fait des shorts pour réagir à l’actualité. On commente les listes de joueurs sélectionnés, les faits de jeu, les polémiques. La semaine dernière, j’ai par exemple fait une vidéo pour parler de la retraite surprise de Uini Atonio.

Aujourd’hui, on est une petite équipe : deux monteurs, un graphiste pour les miniatures, et moi. On est quatre autour de la chaîne. Ça permet d’avoir des contenus propres et qualitatifs.

Vous lancez aussi des lives.

Oui tous les mardis de 20h30 à 21h30 pour revenir sur l’actualité et les matchs du week-end. Pendant le Tournoi, on fera aussi des lives sur certaines affiches. Ensuite, ce sera un match par week-end, depuis mon studio, avec analyse technique et arbitrale. Le but n’est pas de critiquer l’arbitre, mais d’expliquer : pourquoi il a sifflé mêlée plutôt que pénalité, ce que dit la règle.

« En trois semaines, on est montés à près de 4 000 abonnés »

Ça représente tout de même un vrai investissement.

Oui. Quand tu veux faire quelque chose de sérieux, tu es obligé d’avoir une structure. Tu peux faire des vidéos tout seul dans ta chambre, mais ce n’est pas ce que les gens attendent de moi. Moi, je fais de l’analyse, du sous-titres, du montage. La chaîne existait depuis 2019 avec une cinquantaine d’abonnés. En trois semaines, on est montés à près de 4 000. Il y avait clairement une attente.

Comment comptez-vous monétiser la chaîne ?

YouTube rémunère, mais aujourd’hui ça ne suffit pas pour faire vivre toute l’équipe. On cherche des partenaires. Je suis en discussion avec plusieurs marques pour financer le « live canapé ».

On prépare aussi un format podcast. L’idée est de revenir sur de grands matchs marqués par des décisions arbitrales, avec un joueur et l’arbitre de l’époque. Par exemple, le Grenoble–Castres de 1993. On va confronter les visions, poser de vraies questions. Ce seront des podcasts de 40 à 60 minutes, style Legend. C’est une vraie production, presque une prod télé. Il faut des financements : déplacements, studio, invités. On essaie de faire les choses bien.

Pensez-vous que le rugby français avait besoin d’un discours plus libre sur l’arbitrage ?

Oui, clairement. Un arbitre qui s’exprime librement, sans être rattaché à une fédération, un club ou une entité, ça n’existe pas. Quand tu travailles pour quelqu’un, tu adaptes forcément ton discours, ce qui est normal. Mais si tu veux être libre, il faut n’être attaché à personne.

Les commentateurs ne peuvent pas parler d’arbitrage pendant 80 minutes. Ce n’est pas leur métier. Et parfois, on sent qu’ils hésitent sur certaines situations de règle, ce qui est normal aussi. On ne peut pas être spécialiste de tout. Un ancien arbitre a cette légitimité pour expliquer précisément des cas qui sont compliqués pour le grand public.

« Je sais que ma position dérange »

Vos prises de parole ont aussi eu un impact sur votre rôle à Soyaux-Angoulême. Vous avez préféré partir en cours de saison qui devait être votre dernier. C’était important pour vous de protéger le club en prenant du recul ?

Oui. Honnêtement, je ne pensais pas que la chaîne prendrait autant d’ampleur aussi vite. Je me voyais démarrer tranquillement. Mais dès la première vidéo, ça a explosé. Forcément, quand je dis que je vais revenir sur des cas d’arbitrage, expliquer ce qu’il aurait fallu siffler, dire si l’arbitre s’est trompé ou pas, ça fait réagir.

J’ai senti que ça pouvait impacter le club. Dès novembre, j’avais prévenu le manager que je quitterais ma mission en fin de saison pour me consacrer à YouTube. Et finalement, en janvier, tout s’est accéléré. J’ai rencontré mon monteur, Théo, connu sous le nom de Trappa. C’est un spécialiste de YouTube. Il a cru au projet tout de suite. À partir de là, j’ai compris que ça allait aller vite. Du coup, avec l’accord du manager et du président, j’ai préféré arrêter plus tôt. Pour être détaché de toute entité et éviter d’impacter le club.

Votre passage dans les clubs pros (Union Bordeaux-Bègles en Top 14 et Soyaux-Angoulême en Pro D2) a changé votre regard ?

Totalement. Ça te donne un autre prisme. Tu vois le travail énorme derrière chaque match, l’exigence, les détails. Du coup, tu comprends mieux pourquoi certaines décisions sont mal vécues. Quand tu vois les heures de préparation, tu comprends mieux les réactions. C’est très enrichissant.

Avez-vous eu des retours négatifs du monde arbitral après la mise en ligne de vos premières vidéos ?

Pas directement. J’ai toujours des amis arbitres, donc je sais que ça dérange du côté des instances. Les arbitres sont discrets par nature. Ils ne viennent pas s’expliquer publiquement. Forcément, mettre la lumière sur ces sujets, ça ne plaît pas trop. Je sais que ma position dérange, mais personne ne m’a appelé. Et de toute façon, je suis libre.

En parallèle, vous développez aussi JL Bro Nutrition…

Oui, avec mon frère. Trois magasins physiques (Angoulême, Mérignac et Boulazac, NDLR) et un site e-commerce. Compléments alimentaires, nutrition sportive, récupération… On trouve de tout.

Laurent Cardona et son frère Jonathan.

J’ai aussi monté trois agences immobilières en parallèle, que j’ai revendues fin 2021. À un moment, tu ne peux pas tout faire. J’ai choisi de me recentrer sur le rugby et JL Bro.

« Devenir une référence publique de l’arbitrage »

L’arbitrage vous a aidé à devenir entrepreneur ?

Oui, mon passé d’arbitre m’a beaucoup aidé : rigueur, organisation, capacité à lancer des projets. Être arbitre de haut niveau, c’est déjà une forme d’entrepreneuriat. Tu apprends la discipline, la gestion, la pression. Ça forge. Ma carrière m’a clairement aidé à monter mes entreprises. Et le faire en famille, c’est encore plus motivant.

Comment vous projetez-vous à moyen terme ?

Devenir une référence publique de l’arbitrage, clairement. Pas au nom de la fédération, mais comme voix indépendante. Quand il y aura des polémiques, des cartons, des essais refusés, les médias auront besoin d’un avis libre. Aujourd’hui, ils savent qu’ils n’auront pas toujours de réponse officielle. Moi, je peux expliquer directement. Comme ça existe déjà dans le football. Et en parallèle, continuer à entreprendre. Les deux sont compatibles.

Être consultant média vous intéresserait ?

Oui, totalement, avec la Coupe du monde en Australie qui aura lieu l’an prochain. Peu importe que ce soit pour France Télévisions, le groupe Canal+, beIN Sports, M6… à condition d’être libre dans mes analyses. Pouvoir dire quand il y a une erreur, sans contourner les sujets.

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