Interview – « Depuis plus de dix ans, le secteur communique principalement auprès de personnes déjà convaincues par le fitness » : Pierre-Jacques Datcharry, fondateur de Fitness Challenges

Pierre-Jacques Datcharry - Fitness Challenges

L’économie florissante du fitness et des salles de sport laisse émerger de nouvelles tendances. De nombreuses questions se posent quant à l’avenir de ce secteur : fidélisation des adhérents, intelligence artificielle, expérience client ou encore nouveaux modèles de consommation. Décryptage avec Pierre-Jacques Datcharry, fondateur du magazine et du Congrès Fitness Challenges.

Le monde du fitness est en pleine expansion. Il y a dix ans, une salle de sport se résumait souvent à quelques machines, des haltères et un abonnement annuel. Aujourd’hui, le fitness est devenu une véritable expérience, tantôt collective, tantôt plus intimiste, adaptée aux attentes de chacun.

Le marché français a profondément évolué. Pierre-Jacques Datcharry, fondateur du magazine et du Congrès Fitness Challenges, rendez-vous annuel incontournable des professionnels du secteur en France, a accepté d’échanger sur les nouvelles tendances de ce sport particulièrement populaire en 2026.

Sport Buzz Business : Début juin, vous avez organisé la 12e édition du Congrès Fitness Challenges. Comment s’est déroulée cette édition ?

Pierre-Jacques Datcharry : Il s’agit d’un rendez-vous B2B destiné aux professionnels du fitness. Une trentaine de partenaires y exposent leurs innovations, leurs nouveaux équipements et leurs services. Nous proposons également un programme de conférences très riche autour de thématiques variées. L’ensemble des sujets abordés vise à accompagner les dirigeants et managers de clubs de fitness dans leur activité quotidienne. Ce type de congrès existe déjà dans la plupart des pays européens, notamment en Allemagne, en Angleterre ou en Italie. Il manquait un événement de cette ampleur en France. Nous avons donc lancé cette initiative il y a douze ans.

Une fréquentation marquée par la GenZ, mais pas que   

SBB : Une des nouveautés qui va est le libre accès. Un nouveau cadre réglementaire est récemment entré en vigueur.

P-J.D. : Effectivement, un nouveau texte est entré en application et fixe désormais un cadre précis. Le cahier des charges est relativement conséquent, mais pour résumer, un club peut accueillir jusqu’à 19 personnes simultanément sans personnel présent, sous certaines conditions (sécurité, vidéosurveillance, configuration du bâtiment). Avant cette réglementation, le libre accès n’était pas clairement encadré. Les clubs devaient théoriquement maintenir une présence humaine permanente. Aujourd’hui, les choses sont plus claires et permettent aux exploitants d’organiser leur activité de manière plus souple.

SBB : Quelles sont aujourd’hui les principales tendances du marché du fitness ? Qu’est-ce qui a changé ces dernières années ?

P-J.D. : Le changement majeur est la structuration du marché autour de la génération Z. Cette génération est très présente dans les clubs dits « low price high value », c’est-à-dire des clubs proposant des abonnements entre 30 et 40 euros par mois, avec de grandes surfaces, beaucoup de matériel de musculation et de cardio-training, mais peu ou pas de cours collectifs.

Ces établissements sont devenus très « instagrammables ». Tout est pensé pour permettre aux pratiquants de se filmer, de partager leurs séances et de produire du contenu sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, certains clubs interdisent désormais les trépieds parce qu’ils encombrent les espaces d’entraînement. D’autres ont même créé des zones spécifiques où les adhérents peuvent réaliser leurs vidéos après leur séance.

SBB : Cette tendance au fitness concerne principalement les jeunes ?

P-J.D. : Oui, les moins de trente ans représentent aujourd’hui une part importante de cette clientèle. Pour les autres catégories d’âge, notamment les 30-50 ans et au-delà, les attentes sont différentes. Ces pratiquants recherchent davantage d’accompagnement, de coaching et de suivi personnalisé. C’est précisément là que le marché évolue actuellement. Pendant plusieurs années, les prix ont été tirés vers le bas sous l’influence du low-cost. Désormais, de nombreux acteurs cherchent à proposer davantage de services afin d’apporter une réelle valeur ajoutée.

L’enjeu majeur consiste à attirer les personnes qui ne fréquentent pas encore les clubs. Aujourd’hui, le taux de pénétration du fitness en France est d’environ 11 %. Cela signifie que près de 89 % des adultes ne fréquentent pas de salle de sport. C’est cette population qu’il faut convaincre.

L’IA bientôt dans les salles de sport

SBB : L’intelligence artificielle fait également son apparition dans les salles de sport. Comment voyez-vous cette évolution ?

P-J.D. : Le fitness n’échappe pas aux évolutions technologiques. Certains équipementiers, notamment EGYM, proposent déjà des parcours d’entraînement entièrement connectés. Après un scan corporel initial, l’intelligence artificielle adapte automatiquement les réglages des machines et les programmes d’entraînement aux caractéristiques de l’utilisateur. L’objectif est de simplifier l’expérience et de rassurer les personnes qui débutent ou qui ne sont pas familières avec les salles de sport.

Cela dit, il y aura probablement aussi une forme de contre-tendance. Certains clubs pourraient faire le choix de la déconnexion totale.

SBB : Vous évoquiez tout à l’heure les 89 % de Français qui ne fréquentent pas encore les clubs de fitness. Quelles stratégies sont mises en place aujourd’hui pour attirer ces publics ?

P-J.D. : La situation actuelle est largement liée à la génération Z. Les jeunes adultes de 18 à 28 ans ont grandi avec les réseaux sociaux et les influenceurs. Les tendances esthétiques véhiculées sur Instagram ou TikTok influencent fortement leur pratique. Chez les garçons, l’objectif est souvent d’obtenir une silhouette musclée avec des pectoraux développés et des abdominaux visibles. Chez les filles, les tendances mettent davantage l’accent sur le développement des fessiers et des jambes. On observe ainsi énormément de contenus consacrés au travail du bas du corps, ce qui correspond aux standards physiques actuellement valorisés sur les réseaux sociaux. Mais cette communication ne suffit pas pour toucher les 89 % de Français qui ne pratiquent pas encore.

SBB : Comment faut-il alors communiquer auprès de ces publics pas encore adeptes des salles de sport ?

P-J.D. : Il faut changer de discours. Depuis plus de dix ans, le secteur communique principalement auprès de personnes déjà convaincues par le fitness. En réalité, beaucoup d’adhérents changent simplement d’enseigne : ils passent de Fitness Park à On Air, puis éventuellement vers une autre chaîne. Cela ne permet pas d’agrandir réellement le marché.

Pour développer la pratique, il faut aller chercher les personnes qui ne fréquentent pas encore les salles de sport. Pour cela, il faut davantage communiquer sur la santé, le bien-être et la prévention. Aujourd’hui, ces sujets sont devenus centraux. Nous devons donc montrer que les clubs de fitness ne servent pas uniquement à développer sa musculature ou à améliorer son apparence physique. Ils participent également à la préservation de la santé et de la qualité de vie.

SBB : Une fois que les pratiquants sont inscrits, il existe un véritable enjeu de fidélisation. Quelles sont aujourd’hui les méthodes utilisées par les clubs ?

P-J.D. : La première étape est ce que nous appelons l’onboarding, c’est-à-dire l’accueil et l’accompagnement du nouvel adhérent. Les premières semaines sont essentielles. Les 21 premiers jours constituent souvent la période décisive pendant laquelle la personne découvre l’activité physique et commence à prendre goût à la pratique. Il faut absolument éviter qu’elle se décourage dès le départ.

L’adhérent doit avoir le sentiment qu’il appartient à une communauté et qu’il est attendu lorsqu’il revient au club.

L’aspect relationnel est également fondamental. J’aime comparer cela à l’hospitalité que l’on retrouve dans les grands hôtels. Les adhérents doivent se sentir reconnus. Il faut les accueillir par leur prénom, leur demander comment ils vont, connaître leurs habitudes et s’intéresser à leurs objectifs. Créer ce lien humain est indispensable pour éviter que la relation devienne impersonnelle.

SBB : On observe parfois des adhérents qui passent d’une enseigne à une autre. Pourtant, les tarifs sont souvent similaires. Qu’est-ce qui motive ces changements ?

P-J.D. : Pour la génération Z, les critères principaux sont relativement simples. Le premier facteur est la présence des amis. Beaucoup de jeunes fréquentent une salle parce que leur groupe d’amis s’y entraîne déjà. Le second critère est la proximité. Les clubs de fitness restent des commerces de proximité. Les pratiquants privilégient généralement les établissements situés près de leur domicile ou de leur lieu de travail. Après une séance d’une heure ou plus, peu de personnes souhaitent encore effectuer un long trajet pour rentrer chez elles.

SBB : Existe-t-il d’autres modes de consommation du fitness ?

P-J.D. : Oui, nous voyons également se développer les abonnements multi-clubs via des plateformes comme EGYM Wellpass. Ces services permettent d’accéder à différents établissements avec un seul abonnement. Les utilisateurs peuvent ainsi tester plusieurs activités : Pilates, cycling, yoga, boxe ou clubs généralistes. Cependant, cette approche présente parfois une limite : lorsqu’on change constamment de salle et d’activité, il devient plus difficile de construire une progression cohérente.

Nous observons également dans certains pays européens une autre tendance : le multi-abonnement. Certains pratiquants possèdent par exemple un abonnement dans une salle premium et un second abonnement dans une grande chaîne de proximité. Cette pratique reste encore marginale en France, mais elle pourrait se développer dans les prochaines années.

Le Hyrox, le phénomène d’un sport de fitness ludique

SBB : Vous évoquiez la génération Z, qui fréquente souvent les mêmes salles que ses amis. Pourtant, on a parfois l’impression que le fitness reste une pratique assez individuelle, contrairement à d’autres sports comme le running où l’on retrouve davantage d’esprit de groupe. Est-ce un axe de progression pour les années à venir ?

P-J.D. : Historiquement, le fitness s’est construit autour de deux univers. Dans les années 1980, on trouvait d’un côté le bodybuilding, très axé sur le développement musculaire individuel, et de l’autre les cours collectifs d’aérobic. Les cours collectifs ont toujours existé dans les clubs de fitness. En revanche, leur place a évolué, notamment depuis la période du Covid. Les grandes salles réunissant cinquante personnes ou plus dans un même espace ont laissé certaines traces dans les habitudes de consommation.

SBB : Malgré tout, certaines pratiques semblent recréer cet esprit de communauté, comme l’Hyrox, qui connaît actuellement une croissance spectaculaire. Est-ce selon vous un simple effet de mode ou une discipline appelée à s’installer durablement ?

P-J.D. : Au vu de son succès actuel, je pense clairement qu’Hyrox est une discipline appelée à poursuivre sa croissance. Je ne considère pas cela comme un phénomène de mode.

Ce qu’Hyrox a réussi, c’est à « gamifier » le fitness, c’est-à-dire à transformer l’entraînement en défi concret et mesurable.

La différence essentielle réside dans l’accessibilité. Le CrossFit repose en partie sur des mouvements d’haltérophilie ou de gymnastique très techniques qui nécessitent un apprentissage important. Hyrox, au contraire, s’appuie sur des mouvements beaucoup plus simples et universels. Les exercices retenus sont volontairement accessibles. Ensuite, Hyrox crée une véritable communauté. On retrouve ainsi une dimension sociale qui manquait parfois dans le fitness traditionnel.

SBB : Le concept repose aujourd’hui sur un nombre limité d’exercices et de machines. Peut-on imaginer l’apparition de nouvelles compétitions inspirées du même modèle mais reposant sur d’autres formats ?

P-J.D. : Tout est possible. Un nouvel acteur pourrait tout à fait lancer une compétition basée sur d’autres exercices ou sur une approche différente. Il est également envisageable qu’Hyrox fasse évoluer son propre modèle dans les années à venir. La discipline pourrait intégrer de nouveaux formats, proposer des distances plus courtes ou plus longues, ou encore modifier certains exercices pour renouveler l’expérience. Nous sommes encore dans une phase de développement importante et de nombreuses évolutions restent possibles.

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