Autour de l’APPS (Association pour la protection des programmes sportifs), de nombreux acteurs du sport ont exposé les enjeux de la lutte contre le piratage et les solutions envisagées. De nouvelles méthodes et des mesures dissuasives visant les utilisateurs, associées à un arsenal législatif renforcé, devraient changer la donne dès le mois de juin.
Une guerre ouverte contre le piratage des retransmissions TV. Depuis plusieurs années, diffuseurs et fédérations tentent de trouver une solution pour mettre fin à ce fléau, qui fait perdre des centaines de millions d’euros au sport français chaque saison. L’APPS et ses 24 membres travaillent sur ce sujet avec de nombreux acteurs du secteur et ont proposé un temps d’échange ce lundi 23 mars.
« L’ampleur du piratage sportif est une véritable fraude audiovisuelle. Ce phénomène est mortifère pour la filière du sport. Il pose des problèmes considérables en matière de sécurité numérique et d’ordre public », remarque Emmanuel Eschalier, président de l’Association pour la protection des programmes sportifs (APPS) et président de la Ligue nationale de rugby
Même si le streaming et les téléchargements illégaux de contenus sportifs et culturels ont légèrement reculé en 2025, d’après un bilan publié lundi par l’Arcom, des millions d’utilisateurs continuent de recourir à des VPN et à des offres de télévision par Internet (IPTV).
Un équilibre économique en danger
Les chiffres sont considérables : 29 % des consommateurs de sport ont recours à des offres illicites et près de 5 millions utilisent des services IPTV illégaux. L’impact sur l’économie du sport est majeur.
« Le piratage constitue une attaque frontale contre la filière sportive. Il fragilise tout l’écosystème, et pas uniquement sa vitrine professionnelle », Emmanuel Eschalier
Le manque à gagner est estimé à plus de 1,5 milliard d’euros pour l’ensemble des filières audiovisuelles, dont 290 millions pour les contenus sportifs, et à 420 millions d’euros de pertes par an pour les finances publiques.
Un arsenal législatif bientôt étendu avec la création d’un « délit spécifique »
Avec de telles pertes, l’économie du sport français est fortement fragilisée. Pour lutter contre le piratage, les acteurs du secteur misent sur un nouvel arsenal législatif et attendent l’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale de la proposition de loi, votée en juin 2025 par le Sénat, « Organisation, gestion et financement du football professionnel ».
« Ce texte est capital. D’abord parce qu’il protège l’économie du sport, renforce notre modèle français et prépare l’avenir, notamment pour le sport féminin et la gouvernance du football », a déclaré Marina Ferrari, ministre des Sports et de la Jeunesse.
Cette loi, au périmètre volontairement large, vise notamment à faciliter le blocage des services illégaux comme les plateformes IPTV. Il s’agit d’une priorité pour la ministre, qui souhaite une adoption avant l’été, afin que le maximum de blocages soit effectif « dès la rentrée 2026-2027 ». L’APPS souhaite la création d’un « délit spécifique » pour le piratage dans le domaine sportif. « On aura un moyen de pression supplémentaire. Ca serait un délit, avec comme risque une peine d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende. C’est assez dissuasif et devrait freiner les véléhiters des pirates », a relaté Caroline Guenneteau, secrétair générale beIN SPORTS.
L’exemple espagnol et Javier Tebas en modèle
Dans le domaine de la lutte contre le piratage dans le sport, l’Espagne fait figure de modèle. La Liga a investi 12 millions d’euros dans cette lute. En un an, 60 % des diffusions illégales ont été réduites et jusqu’à 30 000 adresses IP sont bloquées chaque jour, a souligné Javier Tebas, président de La Liga.

« Nous avons détecté des groupes de cyberdélinquance qui contrôlent tout. Ils sont structurés et opèrent notamment au Kurdistan, en Bulgarie, en Arménie et en Chine. Ce sont des organisations pyramidales, qui développent et rachètent des outils technologiques pour étendre leurs activités. »
Le président de la Liga, en poste depuis plusieurs années, a fait de la lutte contre le piratage une priorité pour préserver le modèle économique de son championnat. Invité par l’APPS, il a détaillé les méthodes mises en place : « Nous avons obtenu des décisions de justice qui nous permettent d’agir. Nous utilisons l’intelligence artificielle pour anticiper les diffusions illégales et nous travaillons désormais sur le peer-to-peer. Nous sommes capables de bloquer les flux en direct, mais le blocage reste plus lent en France », a-t-il regretté. Une lenteur qui devrait évoluer en France avec le nouvel arsenal législatif promis par la ministre des Sports.
Moins d’argent pour le sport, plus pour le grand banditisme
Si les IPTV et le streaming en ligne concernent des millions d’utilisateurs français, les recettes des diffuseurs sont directement impactées. Ligue 1+ se présente comme la première victime de ce piratage.
Douglas Lowenstein, directeur juridiaue de LFP Media, a évoqué un phénomène qui « nuit à l’attractivité de la compétition ». Selon plusieurs études, la Ligue 1 serait la compétition la plus piratée. D’après les chiffres de la LFP publiés en décembre 2025, 59 % des fans auraient déjà regardé la Ligue 1 via des canaux illégaux, soit près de deux millions de personnes, entraînant un manque à gagner de plusieurs centaines de millions d’euros. Par ailleurs, 18 % des supporters affirment refuser de payer pour regarder les matchs.
Surtout si les prix des abonnements TV augmentent de nouveau les prochains mois. Javier Tebas estime néanmoins que cela ne doit pas être un frein.
« Le football ne coûte pas cher. 40 € par mois, c’est 10 € par semaine. C’est le prix d’un café par mois. Pour du divertissement, c’est attractif. Ceux qui ne veulent pas payer trouveront toujours cela trop cher », Javier Tebas
La lutte contre le piratage dépasse d’ailleurs le simple cadre économique. Les revenus générés alimenteraient des réseaux criminels. « Ventes de stupéfiants, enlèvements, trafic d’armes… Ce sont les mêmes circuits qui sont utilisés, et souvent les mêmes acteurs », a déploré Christophe Cencing, chef adjoint du pôle Cyber enquête à l’Office anti-cybercriminalité.
Du péril économique au trouble à l’ordre public, la frontière est mince. Régler le problème du piratage permettrait de réorienter ces flux financiers vers des circuits légaux.